Après un passage à l’Odéon, il y a quelques jours, j’ai pu assisté à une lecture accompagnée du Roi du Bois, de Pierre Michon, interprété par Bruno Sermone, comédien, et Isabelle Sainte-Yves, viole de gambe. Et j’en suis ressortie sans voix. Bouche bée. J’ai adoré.

Ce qui m’a le plus marqué est sans aucun doute la prestation du comédien qui plus que de simplement raconter une histoire la vit et nous la fait vivre avec lui. Sa voix traversant le petit salon parisien recréait à elle seule les décors, les personnages et la moindre des scènes prend vie sous nos yeux, alors que la viole de gambe appuie chaque émotion, harmonieusement accordée avec la narration faite par Bruno Sermone. D’autre part, outre l’oeuvre racontée, c’est le dur labeur de « récitation » du comédien qu’il est important de souligner, car à chaque mot prononcé, à chaque longue phrase de Pierre Michon, on retient sa respiration et on souffre avec le narrateur qui fait un travail considérable de mémoire pour nous livrer la totalité de l’oeuvre.
Quant à l’histoire, bien que j’avoue ne pas avoir tout suivi d’un coup, me perdant de temps à autre au cours de la lecture, elle n’en ai pas moins étonnante et en cela attrayante. On suit le narrateur; assistant du peintre Claude Gellée, dit « Le lorrain », « ce vieux fou », qui tente de devenir prince, dans le seul but de retrouver les sensations qu’il a connu plus jeune, alors qu’il promenait ses porcs dans la forêt, en surprenant une jeune fille qui « un interminable instant (…) se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d’azur énorme, le blanc de ses mains et l’or de ses poignets, et quand dans un rêve ces mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c’était du jour, mais un jour plus épais ; brutalement tout cela s’accroupit et pissa ». Et finalement après une vingtaine d’années sans succès, il s’en retourne à son véritable royaume la forêt en lançant un impétueux « Maudissez le monde, il vous le rend bien ».
C’est sur cette fin que nous restons silencieux, toujours perdue dans ce décor, à notre tour hanté par la jeune fille, ses dentelles, le trou dans la mousse et la forêt.
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Fort de cette impression, j’ai poursuivi ma découverte de l’auteur avec la Grande Beune, petit volume de 87 pages, que j’ai dévoré en quelques heures dès le lendemain de ma soirée à l’Odéon. Et je n’ai pas été déçue.
On suit les petites vies d’un village perdu et de son instituteur, depuis peu en poste, son premier. Derrière le rideau gris des pluies de septembre, le narrateur s’abandonne aux rêves les plus violents, secrets et troubles comme les flots que roule, en contrebas des maisons, la Grande Beune. L’instituteur fantasme, et l’on fantasme avec lui, sur deux femmes, la buraliste aux mains blanches, Yvonne, et Hélène, mère et vieille aubergiste de Castelnau.

« Et comme moi levant le nez entre deux soustractions, deux paragraphes, il regardait cette réplétion par les carreaux, derrière la pluie qui ne recouvre le monde que pour nous laisser voir nos rêves à la place, la satiété de nos rêves derrière ce rideau gris où tout est permis. » P. Michon (La Grande Beune)
C’est donc au rythme dense de la prose de Michon que l’on suit les pensées et les désirs d’un narrateur sans nom. Et tout y est désir. Désir, sensualité, mélancolie, sensibilité, profondeur,…« Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente; seules m’emportent les apparitions. Celle-ci me mit à l’instant d’abominables pensées dans le sang. » nous livre Michon à travers son narrateur, et c’est exactement ça, son écriture, son style, son histoire, c’est une apparition. C’est beau.
C’est beau et c’est vivant. Tout semble chair. Tout semble prendre vie, jusqu’aux remous de la rivière, jusqu’au lèvres de la falaise, jusqu’au fond du trou de la grotte. Tout est viscérale. Érotique. Enivrant. Ces petites personnes, sans vraiment d’histoire, sans aucune réelle intrigue, nous font vivre de grands moments de lecture, s’opposant aux gigantesques grottes de Lascaux, à ses peintures et à ses rituels sacrés. Le présent faisant écho avec l’origine du monde. Leurs vies apparaissent bien inutiles, mais leurs émotions tellement importantes, tellement humaines, où la Grande Beune et la nature, comme dans le Roi du Bois, est bien plus qu’un décor, mais un témoin. Un témoin de ces vies humaines, de leurs passages sur terre, et de leurs fantasmes, témoin immuable, continuant simplement son cour, depuis l’origine jusqu’à la fin du monde.
«Et enfin nous dormions tous, la Beune continuait», cette phrase achève le roman et nous laisse sur notre faim, ne terminant pas vraiment l’histoire et nous permettant ainsi de rester un peu plus dans ce village figé dans le temps et de rêver… encore.
Sur ce, je vais me replonger à nouveau dans l’écriture de Pierre Michon (avec Vies Minuscules)…